Quand les fruits frais sont chers, la santé des enfants trinque ?

Une étude vient de paraître dans le journal Pediatrics sur l’influence du prix des fruits et légumes frais, sur l’indice de masse corporelle des enfants. J’en ai parlé rapidement sur Les Vendredis Intellos, mais je voulais aller un peu plus loin ici.

Ses résultats sont pour la plupart conformes à ceux auxquels on s’attendait :

  • Plus les fruits sont chers, plus l’IMC est grand
  • Plus le prix des sodas sont élevés, plus l’IMC est faible

Certes, les effets notés ne sont pas très importants, mais ils sont statistiquement fiables. Mais peut-on dire qu’il faut subventionner les fruits et légumes frais, et taxer davantage les boissons sucrées ?

Une étude très limitée

Même si ce lien entre les prix des aliments « sains » et l’indice de masse corporelle est satisfaisant d’un point de vue idéologique (camarades, luttons pour l’accès gratuit aux aliments de base !! Hum…), cette étude reste très limitée, et, évidemment, il serait très osé de la transposer dans la situation française. Les auteurs en ont conscience, et précisent quelques limitations. Pour ma part, j’en note quelques unes :

  • En raison de données manquantes, les zones rurales ne sont pas du tout représentées dans ce travail. Alors que l’IMC moyen y est plus élevé, et que le taux d’obésité est plus grand.
  • « Corrélation » ne signifie pas relation causale. Les prix des produits frais, comme des aliments issus des fast-foods dépendent de facteurs très variés, dont, en particulier, le profil socio-économique des habitants, leur pouvoir d’achat, la proximité de centres de production… La connotation culturelle de l’alimentation est aussi très forte, et il semble difficile de déterminer des groupes à « culture » comparable, pour déterminer comment le prix de ces produits frais influe sur leur consommation, et comment cela influe sur l’IMC
  • Un exemple qui illustre (d’après moi) le point précédent est la corrélation (faible, mais réelle) entre des prix élevés pour les fast foods et un IMC moyen plus élevé relevé par les auteurs. Difficile à interpréter autrement que par des considérations sociologiques, économiques ou culturelles…
  • En France, l’obésité infantile est en recul (c’est sans doute un des seuls pays dans le monde où c’est le cas), et est passé de 17 % à 14 % chez les enfants de 3 à 10 ans, entre 1999 et 2007 (après une forte augmentation) (source : ANSE, cité ici). Pourtant, dans la même période, les fruits frais ont augmenté de 20 % en France, alors que les produits agricoles hors fruits, augmentaient de 15 % (voir les statistiques de l’INSEE sur les prix des produits agricoles, (série longue IPPAP)), et que l’indice (plus général) des prix de la consommation augmentait aussi de 15 % (source : wikipédia). La corrélation entre le prix des fruits et de l’IMC en France est donc loin d’être avérée.

Alors, quel peut être l’intérêt de cette étude ?

Je pense que c’est une véritable question. Les auteurs affirment que des travaux complémentaires permettrait d’établir si il y a une relation causale ente les prix et l’IMC. En particulier, en étudiant les évolutions des IMC chez les ménages qui déménageraient dans une zone où les prix des denrées alimentaires seraient différents de leur lieu d’habitation initial. Pourquoi pas ? Mais les risques de voir persister les biais sociaux et culturels sont grands à mon avis.

En fait, il me semble que cette étude permet de mettre en avant une hypothèse probable, qui est celle du lien entre prix à la consommation des denrées de « bonne qualité », et la santé, c’est-à-dire un lien entre l’accessibilité de ces produis sains pour l’ensemble de la population et la bonne santé. Cette hypothèse est sans doute invérifiable d’un point de vue scientifique. Mais on peut, dessus, construire une politique visant à permettre un contrôle des prix des denrées, afin de favoriser celles qui auraient un impact positif sur la santé. Créer un chèque « produit frais » pour les ménages défavorisés, subventionner l’agriculture maraîchère locale, taxer la « junk food »… Même en cas de réussite de cette action politique, on ne démontrera pas qu’il y a un lien absolu entre ces deux paramètres (prix et santé). C’est le propre des sciences politiques, où aucune expérience n’est totalement transposable à un autre moment et à un autre lieu. Mais cela ne vaut-il pas le coup d’essayer ?

Local Food Prices and Their Associations With Children’s Weight and Food Security Morissey et al. Pediatrics 2014, p 422-430. [Article gratuit]

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About Mr Pourquoi

Ce blog est né il y a quelques années du désir de parler des sciences, de toutes les sciences, depuis les plus insignifiants phénomènes qu’on peut rencontrer dans la vie courante, jusqu’aux sujets de recherche les plus pointus, particulièrement en chimie, et pharmaceutique. Je suis agrégé de chimie, docteur en chimie organique, et actuellement prof en lycée en France, et aussi, (et surtout ! ) un père heureux d’une famille (très) nombreuse.
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4 Responses to Quand les fruits frais sont chers, la santé des enfants trinque ?

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  2. MRR says:

    Un commentaire que j’avais lu (et que je n’arrive plus à retrouver) faisait remarquer que vu la différence énorme de santé entre manger des fruits et ne pas en manger, le fait que l’accent mis sur le bio « plus sain » conduise certains parents à préférer pas de fruits à des fruits non bio quand le choix bio était absent, peut finalement être détrimental pour la santé. Bon phrase un peu compliquée, mais on voit l’idée. Il vaut beaucoup mieux manger des fruits d’agriculture conventionnelle que pas de fruits. Il vaut peut-être un petit peu mieux manger des fruits bio que conventionnels (à ma connaissance, pas d’évidence que ce soit mieux, mais je reste ouvert).

    Pour le rapport au prix, c’est sur que c’est compliqué.

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