Le « coût caché » de l’allaitement…

C’est une alerte Twitter que j’ai reçu qui m’a intrigué :

Les coûts « cachés » de l’allaitement maternel ? Mais de quoi cela pouvait-il s’agir ? Une étude comparative entre le prix du lait artificiel d’une part, et les « coussinets d’allaitement », « crème anti-crevasse », et « tire-lait » d’autre part ? cela ne paraissait vraiment pas sérieux.

Non, cette étude publiée dans l’American Sociological Review d’avril 2012 est en fait très intéressante, et pose très justement la question du droit à l’allaitement après un retour à l’emploi, et des politiques qui d’une part l’encourage pour des raisons de santé publique, sans pour autant le rendre compatible avec la réalité des situations professionnelles des femmes. Et c’est donc avec plaisir que je voulais en partager la lecture pour les Vendredis Intellos de Mme Déjantée.

L’allaitement est officiellement considéré comme le meilleur mode d’alimentation pour le nourrisson, compte tenu de l’intérêt médical pour le bébé comme pour la mère, de sa simplicité, et de son coût. Les pouvoirs publics insistent donc sur ces faits reconnus afin d’augmenter la proportion de mères qui allaitent leurs enfants jusqu’à 6 mois, voire 1 ou 2 ans. Et le taux de femmes initiant un allaitement à la maternité aux USA de passer de 60 % dans les années 1980 à 75 % d’après une étude parue en 2007. Sans doute une bonne chose.

Parallèlement aux études médicales montrant les avantages du lait maternel, les sociologues se sont intéressés aux freins existant à l’allaitement, depuis le milieu culturel jusqu’aux conditions de travail. Et ce n’est pas nouveau, plus on est pauvre, plus on travaille, moins on allaite !

Mais finalement, peu de travaux de recherche avaient été réalisés sur la question du retour à l’emploi des mères allaitantes vs. non allaitantes. L’impact de l’allaitement de courte ou longue durée est-il réel, durable, par rapport à l’utilisation de lait artificiel dès le plus jeune âge ?

L’étude, se basant sur de très larges statistiques américaines, a ainsi montré que l’allaitement de courte durée n’avait pas plus d’impact sur les carrières (et salaires) que l’utilisation exclusive de lait artificiel. Par contre, l’allaitement maternel de longue durée, c’est-à-dire de plus de six mois, était fortement corrélé à une diminution notoire, et durable des salaires.

 

Evolution des salaires en fonction de la durée de l’allaitement

 

L’allaitement, un frein au travail des femmes ? Peut-être bien. Huber, un auteur largement cité dans l’étude, prétend dans un ouvrage de 2007, que c’est justement l’allaitement, et plus généralement la fonction nourrissière des mères qui est la base des inégalités de genre dans l’humanité ! Mais au delà de cette prise de position somme toute invérifiable, certains sociologues, statistiques à l’appui, montrent que l’augmentation substantielle du travail des femmes au XXeme siècle est due avant tout à l’arrivée des substituts de lait maternel. Et l’article de citer une étude de 2009 :

« The introduction of formula and advances in obstetrics are significant explanators of women’s increased labor force participation over the twentieth century »

Nous voilà donc devant une sacré injonction paradoxale :

Pour les pouvoirs publics, une femme doit allaiter son enfant sur une longue durée. Mais elle doit aussi travailler. Et gagner autant que les hommes. Ce qui est rendu impossible par l’allaitement lui-même.

Bref, la société demande donc aux femmes d’être « des hommes comme les autres« , et de plus, sans que cela n’ait aucune conséquence sur leur activité professionnelle, d’allaiter pour de longues durées.

Il existe certes des dispositifs d’aide à l’allaitement dans les milieux professionnels (un local et un frigo doivent pouvoir être prévus pour que les mères tirent et stockent leur lait, une « heure d’allaitement » par jour doit pouvoir être allouées aux mères allaitantes, …). Ils sont néanmoins très insuffisamment proposés, et utilisés.
Les auteurs militent donc pour l’inscription dans la loi (américaine) d’un véritable DROIT A L’ALLAITEMENT, qui pourrait se traduire par exemple par une allocation destinée à diminuer l’impact économique d’un allaitement de longue durée. Ce droit fondamental permettrait aussi un changement profond de mentalité vis-à-vis des mères allaitantes, qui rendrait  (enfin) compatibles l’allaitement et le travail.
Ainsi, d’après cet article, tant que la promotion de l’allaitement restera au stade de publicités et « d’encouragements », seuls les femmes qui ont des moyens suffisants, c’est-à-dire des classes les plus aisées, pourront envisager d’allaiter longtemps, comme cela est préconisé. Les inégalités sociales se retrouvent ainsi au coeur de ces débats :
« Because Breastfeeding promotion focuses almost exclusively on encouraging women to breastfeed – without providing adequate economic and social supports to facilitate the practice – it reproduces gender, class, racial inequality.« 

 

Finalement, je n’apporterais qu’une nuance (mais de taille) à ces propositions. L’idée d‘une allocation pour l’allaitement est intéressante, mais a pour conséquence de stigmatiser les femmes qui font le choix d’un autre mode d’alimentation de leurs enfants. Pourquoi seules celles qui décident d’allaiter pourrait bénéficier de cette allocation, qui permettrait un maternage plus soutenu ? Est-ce que ce qui est « coûteux », n’est pas le temps nécessaire au soin de son enfant, au delà de sa simple alimentation ? Je ne pense pas par exemple que les vertus, en terme de santé publique, de l’allaitement proviennent uniquement de la qualité du lait maternel, et que la qualité de la relation mère-enfant, qui nécessite du temps, de l’énergie, joue un grand rôle. Dans ce cadre, pourquoi limiter cette allocation aux femmes allaitantes ? Il me semble que la meilleure des choses en terme de santé publique, et de permettre aux parents (et non uniquement à la mère) de prendre le temps lors de la naissance de leurs enfants. J’aurais tendance à privilégier, plutôt qu’une allocation, des congés de maternité et de paternité beaucoup plus long que ceux qui existent actuellement.
Source : « Is Breatfeeding Truly Cost Free ? Income Consequences of Breasfeeding for Women » Rippeyoung P.L.F., Noonan M.C. American Sociology Review 2012, 77 (2), p 244-267
[Une petite précision : cette étude a été menée grâce à des statistiques américaines. Je crois personnellement néanmoins qu’elle est parfaitement transposable à la situation française, compte tenu des obstacles de même nature qui existent à l’allaitement et au maternage. ]

About Mr Pourquoi

Ce blog est né il y a quelques années du désir de parler des sciences, de toutes les sciences, depuis les plus insignifiants phénomènes qu’on peut rencontrer dans la vie courante, jusqu’aux sujets de recherche les plus pointus, particulièrement en chimie, et pharmaceutique. Je suis agrégé de chimie, docteur en chimie organique, et actuellement prof en lycée en France, et aussi, (et surtout ! ) un père heureux d’une famille (très) nombreuse.
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2 Responses to Le « coût caché » de l’allaitement…

  1. MRR says:

    Difficile de déterminer corrélation et causalité, mais je remarque qu’en France où les femmes allaitent moins qu’en Allemagne, tandis qu’elles travaillent davantage et ont de meilleures carrières. Ceci dit, on pourrait déjà encourager davantage l’allaitement les 3 premiers mois en France.

    « Breast feeding initiation and duration: comparison of French and German mothers »
    http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/18541351

    http://www.expatica.com/de/employment/employment_information/german-women-face-barriers-on-way-to-top-412_10114.html

  2. Fred JS says:

    Désolé d’intervenir tard sur cet article, mais j’aimerais continuer dans le sens de ce qui est soulevé par l’auteur du commentaire précédent. Les statistiques concernant le marché du travail ( que ce soit les niveaux de salaires, la participation, la durée d’emploi) sont bien connues pour souffrir de biais d’estimation dûs à la présence d’endogénéité. Ces biais peuvent être corrigés soit par des expériences « naturelles » soit par des techniques de variables instrumentales. Ces techniques ont montré leurs preuves et il est désormais impossible de publier dans une revue spécialisées sur le travail sans les utiliser. Les auteurs de l’article le disent souvent d’ailleurs : leur travaux ne prouvent pas de causalité ni dans un sens ni dans l’autre, ni même qu’une telle causalité existe. Or pour parler de coût de quelque chose il faut au moins un processus de production (un marché du facteur de production serait encore mieux). Ici rien de tout cela (qui produit quoi ?) Utiliser le terme de « coût » est une façon un peu grossière de cacher le fait que la causalité n’est pas êtablie. On pourrait pourtant trouver quelques expériences naturelles si l’on trouvait un endroit dans lequel il y a eu pendant une période suffisament longue une pénurie de produits de substitution au lait maternel.

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