Vaccins : marche-t-on sur la tête ?

Aujourd’hui, j’ai eu envie de faire exploser les stats de mon blog, alors, plutot que de parler de chimie, ou d’inégalité de genre dans l’enseignement supérieur et la recherche, j’ai choisi LA VACCINATION comme sujet. Vous allez voir, ça marche à tout les coups !

Quand on parle vaccination, on a immédiatement deux clans, anti, et pro qui montrent les armes, et qui s’en servent ! Résolument pro-vaccination, je suis cependant gêné par certains arguments de mon propre « clan ». J’y reviendrais peut-être…

Et au-delà des arguments, cet affrontement se traduit par des prises de décision sur la politique vaccinale en France : toute suppression de recommandation de vaccin est pris comme une victoire des « antis », et tout nouveau vaccin est un succès des « pros » ! Le résultat : les vaccins obligatoires n’ont pas été revus depuis 1964. Par ailleurs, il peut paraître paradoxal de constater que si la France est un des derniers pays européens à conserver des vaccins obligatoires, la couverture vaccinale n’est pas meilleure qu’ailleurs.

En septembre 2014, un rapport du Haut Conseil de la santé publique (HCSP) a préconisé une remise à plat de la politique vaccinale, de statuer sur le caractère obligatoire de certains vaccins, et de rendre plus lisible les recommandations, et plus accessible et plus égalitaire la vaccination. Certains y ont vu un premier pas vers la suppression de l’obligation, d’autres, au contraire, imaginent une généralisation de l’obligation à tous les vaccins recommandés.

J’ai eu envie de donner mon point de vue : pour moi, il y a deux types de maladies contre lesquelles on peut/il faut vacciner. Celles qui concernent un risque collectif, et celles qui concernent un risque individuel uniquement. On ne peut pas gérer de la meme façon l’obligation ou les recommandations vaccinales s’il s’agit de prévenir l’apparition d’une maladie, meme grave, chez le seul vacciné, ou s’il s’agit de protéger à titre collectif l’ensemble des membres d’une société, voire de viser l’éradication d’une maladie.

Pour illustrer ces deux éléments, j’ai choisi deux exemples emblématiques, deux maladies gravissimes, pour lesquelles la vaccination est obligatoire : la poliomyélite et le tétanos.

La poliomyélite est une maladie qui provoque, entre un cas sur 200 et un cas sur 1000, une faiblesse musculaire qui évolue vers une paralysie complète. Dans les autres cas, elle peut passer inaperçue, ou provoquer des paralysies partielles, et/ou passagères. On associe souvent cette maladie à des eaux croupissantes dans lesquelles elle se développerait, mais c’est une erreur : c’est bien une maladie qui ne se transmet que d’humains à humains. Elle peut survivre quelques semaines /mois dans les milieux humides, mais sans se multiplier. Il n’y a pas, donc, d’autres réservoirs que l’espèce humaine. Pour cette raison, elle peut être éradiquée : si tous les humains sont immunisés, elle disparaîtra, comme a déjà disparu la variole. Pour cela, le vaccin est une arme idéale. Son efficacité est de 85 %. En France, le dernier cas remonte à 1995 (cas importé). La maladie est totalement éradiqué en Amérique. Par contre, elle fait des ravages en Afrique sub-saharienne. Pour moi, la vaccination obligatoire est justifiée : il s’agit ici d’une mesure de santé publique, visant l’éradication totale d’une maladie. Se vacciner, c’est se protéger, protéger aussi ceux qui ne peuvent pas l’être (pour des raisons diverses comme des immunodépressions, des allergies…), et participer à un programme mondial d’élimination de la polio.

Le tétanos est une maladie terrible lorsqu’on l’attrape sans être vacciné. Le taux de létalité est d’environ 30 % (bien qu’il soit beaucoup plus faible dans les pays industrialisés que dans les pays en voie de développement). La maladie provoque des spasmes musculaires très douloureux, qui se finissent par le décès liés aux dysfonctionnements des muscles respiratoires, ou, un peu plus tard par le dysfonctionnement du muscle cardiaque. Mais cette maladie ne peut pas être éradiquée : le sol est le réservoir naturel du bacille responsable. Se faire vacciner ne protège ni son entourage, ni personne d’autre, ni ne permettra d’éradiquer la maladie. Je ne vois pas pourquoi cette vaccination est obligatoire. Ceci dit, je ne dormirais vraiment pas sur mes deux oreilles si moi-même, mes enfants et mes proches n’étions pas vaccinés. D’autre part, l’obligation vaccinale concerne les enfants. Et la société s’accorde un droit de regard sur la façon dont ils sont traités. Il est prévu dans des cas extrêmes de maltraitance, que la justice décide à la place des parents de ce qui est bon pour les enfants. Pour ma part, et cela ne reflète que mon avis propre, il ne me semble pas que le refus de la vaccination anti-tétanos soit un acte de maltraitance.

Ces deux exemples montrent que la question de la vaccination, de sa recommandation et de son obligation doit dépendre de son rôle, individuel et/ou sociétal. Il me parait évident qu’en France, et d’un point de vue individuel, la vaccination contre le tétanos est aussi, voire plus nécessaire que la vaccination contre la polio. Mais puisque d’un point de vue protection collective elle n’a pas d’intéret, le caractère obligatoire n’est pas justifié.

Mais la distinction protection individuelle/collective ne suffit pas à faire une politique d’obligation et de recommandation. D’autres paramètres, difficiles à appréhender, doivent entrer en compte :

  • Le rapport bénéfice/risque : comme tout produit biologiquement actif, les vaccins peuvent engendrer des produits secondaires, qui sont évalués lors des demandes de mises sur le marché. On peut très bien décider, en fonction des maladies concernés, d’accepter ou non les effets secondaires, et donc de se vacciner ou pas.
  • L’efficacité des vaccins n’est jamais totale. Pour les questions de protection individuelle, on est en droit de prendre en compte ce paramètre. Pourquoi se protéger d’une maladie qu’on a peu de risque d’attraper, avec un vaccin qui protège que dans 60 % des cas ? Ceci dit, dans le cas d’une vaccination qui permet une protection collective (comme pour la polio), même si le vaccin est peu efficace, cela peut suffire pour diminuer considérablement le risque de contamination. Prenons comme exemple la fièvre Ebola : il est admis qu’en période épidémique, chaque personne en contamine, en moyenne, deux autres. Si on trouvait un vaccin efficace dans 50 % des cas, le risque d’être malade dans les zones touchées reste très important. Mais la maladie cesse de s’étendre, puisque chaque malade ne peut en contaminer plus qu’un seul ! (Ce raisonnement est évidemment simpliste, mais il montre qu’une protection individuelle partielle peut permettre une protection globale efficace)
  • Certaines maladies se soignent bien mieux aujourd’hui qu’hier, la vaccination peut cesser de devenir indispensable pour elle.
  • Qui dit obligation et recommandation, dit (en France du moins) remboursement du vaccin, ce qui implique un coût pour la société. Certaines méthodes de prévention des maladies peuvent être aussi efficaces, ou plus efficaces que la vaccination. On est en droit de se poser la question de l’intérêt de la promotion (et de son remboursement) des vaccins dans ce cadre.

Afin d’illustrer un peu plus mes propos, je voudrais prendre deux exemples supplémentaires (oui, je sais, ça fait long…)

La tuberculose est une maladie qui fait 1,5 millions de mort par an dans le monde. Il existe un vaccin, le BCG, administré chez 100 millions de personnes par an dans le monde, dont l’efficacité fait débat.

Avant d’aller plus loin, il faut savoir que la tuberculose se traite par antibiotique, mais qu’il existe des formes de plus en plus résistantes, contre lesquelles nous sommes démunis. L’utilisation massive d’un vaccin est un enjeu majeur de la santé mondiale.

L’efficacité du BCG fait débat : il protège efficacement les enfants contre certaines formes de la tuberculose, en particulier les terribles méningites tuberculeuses. Mais la protection contre les formes pulmonaires, les plus courantes, est faible, voire inexistante. Il s’agit donc d’un vaccin intéressant à titre individuel, mais, hélas, non à titre collectif. La vaccination par le BCG, même massive, n’a pas d’impact sur la propagation de la maladie… Pire, même, il peut s’avérer néfaste pour la détection de la tuberculose, puisqu’il influence les résultats des tests tuberculiniques…

En 2010, l’obligation vaccinale a été levée en France, même si le vaccin reste fortement recommandé pour les personnes à risques. Il reste donc urgent de trouver un vaccin efficace qui pourrait permettre d’éradiquer la maladie

Le Gardasil est un vaccin contre certains HPV (papillomavirus humain), responsables des cancers du col de l’utérus. Ce vaccin doit être administré avant tout contact avec le HPV, puisqu’il pourrait favoriser l’apparition de lésions cancéreuses si la personne est déjà porteuse de ce type de virus… D’où une vaccination précoce, avant l’âge des premiers rapports sexuels. Ce vaccin a été très critiqué, attaqué suite à des mises en cause dans la survenue de maladies auto-immunes en particulier. Je n’irais pas dans ce sens là : d’un point de vue épidémiologique, il n’y a pas de lien entre ce vaccin et un risque particulier de développer ces maladies. Pourtant, des scientifiques sérieux continuent à critiquer ce vaccin aujourd’hui recommandé… Et pour des bonnes raisons.

  • L’efficacité du vaccin reste encore à démontrer. Il est encore trop tôt pour savoir s’il permet réellement de protéger contre les cancers du col de l’utérus. S’il démontre son efficacité, la donne sera différente !
  • Il existe un moyen de surveillance dont l’efficacité a fait ses preuves de la survenue de ces cancers : les frottis. C’est actuellement la seule arme éprouvée contre les cancers du col de l’utérus.
  • Le vaccin est cher (400 € par personne). D’après D. Dupagne, « une dépense de 400€ pour 400 000 jeunes filles tous les ans (160 millions d’euros). Une telle somme aurait peut-être été mieux utilisée en organisant au niveau national le dépistage par frottis, qui a fait ses preuves. »
  • Ce vaccin protège (s’il protège) individuellement. Il reste à démontrer qu’il peut diminuer l’incidence des HPV impliqués dans la survenue de cancers… Peut-etre faudrait-il aussi imaginer vacciner les hommes !

Tout cela ne montre pas que le Gardasil est à jeter à la poubelle, mais sans doute faut-il être un peu plus vigilant pour sa recommandation…

Bon, après tant d’exemples, je vous laisse reposer un peu. Tout cela m’amène à vous inviter à toujours étudier avec raison, et non passion, ces questions de vaccination. On peut être, et c’est mon cas, pro-vaccination, sans pour autant se faire vacciner contre tout et n’importe quoi, et souhaiter imposer à tous de faire la même chose. Et on peut, que cela soit raisonnable ou pas, être méfiant vis-à-vis des vaccins, et accepter de se faire vacciner a minima, pour se protéger et protéger l’ensemble des membres de la société.

N.B. Je n’ai quasiment pas parlé des effets indésirables des vaccins. Ils existent, mais en comparaison de ceux de très nombreux médicaments, ils sont faibles. Libre à chacun d’étudier à sa guise le rapport bénéfice/risque. Merci par contre de ne pas chercher à imposer à tout prix son point de vue aux autres.

Bibliographie :

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7 Responses to Vaccins : marche-t-on sur la tête ?

    • Mr Pourquoi says:

      Thomas,
      J’ai approuvé ton commentaire, mais cela n’en est pas un. J’aurais apprécié que tu commentes ton lien. Celui-ci est intéressant. Qu’en penses-tu ? Le vaccin contre la rougeole devrait-il etre obligatoire ? Je ne fais pas l’apologie des anti-vaccinations. Si tu veux savoir, j’ai vacciné mes enfants au-delà des obligations et meme des recommandations. Je ne le regrette pas du tout.
      Pourtant cet article me met mal à l’aise. Pour moi, il joue sur les peurs, la culpabilisation, l’accusation. Les personnes qui sont anti-vaccination sont comme les pros : elles ont peur, et cherchent le meilleur compromis pour etre en bonne santé. Là où je ne suis pas d’accord avec elles, c’est que les arguments qu’elles brandissent ne sont pas rigoureux. C’est là-dessus qu’il faut travailler, communiquer. Mais imposer par la force, par la peur, par l’obligation a toujours provoqué l’effet inverse : méfiance, théorie du complot, etc… On ne peut imposer une idée par la force, même si cette idée est bonne. (Et je ne suis pas le premier à le dire)

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  3. jeanminux says:

    L’opposition « risque collectif » vs « risque individuelle » est très intéressante. Il me semble qu’elle est pertinente dans d’autres domaines: je pense à ce conflit qui a opposé récemment un viticulteur (adepte de la biodynamie) aux autres vignerons voisins parce qu’il a refusé de traiter sa vigne contre la cicadelle. Cet homme a parfaitement le droit de travailler sa vigne comme il l’entend (y compris en suivant des principes comme la biodynamie qui relèvent plus de la magie que de la science) mais quid de l’inquiétude de ses voisins ?
    Pour mémoire les vignes touchées par la cicadelle meurent en moins de 3 ans. Par exemple en Bourgogne, où a lieu ce conflit, il a fallu en 2012, arracher et brûler 12 ha de vignes.

    • Francois says:

      Bonjour,

      quelques questionnements par rapport à votre article :

      – Le fait que le risque est individuel ne signifie pas l’absence d’impacts collectifs : financiers, sociologiques etc… Quel est votre sentiment sur le port obligatoire de la ceinture ?

      – Il y a un devoir de protection à l’endroit des enfants. Il ne me semble pas possible de se prévaloir d’une opinion personnelle pour décider s’il faut ou pas contraindre à la vaccination. L’intérêt de l’enfant doit prévaloir en toute circonstance.

      – Votre article fin et nuancé est très intéressant. J’ai bien peur que la finesse du propos ne se transforme en faiblesse face aux antis qui se saisiront de chaque nuance pour les changer en failles, avec un discours simpliste qui passe bien auprès du grand public. Le pragmatisme n’est-il pas de combattre le feu par le feu, avec le type de graphique fourni par Thomas ?

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