>Pourquoi la chimie, c’est pas « fun »…

>Le dernier commentaire que j’ai eu sur le message précédent m’a marqué (merci à « science étonnante » !). J’avais « presque » réussi à le réconcilier avec la chimie ! Et là, j’ai compris. Compris qu’être « réconcilié » avec la chimie, c’était non seulement difficile pour tout un chacun, mais c’était aussi difficile pour l’ensemble des scientifiques non chimistes. Je me suis senti très seul, tout d’un coup.
En réfléchissant, je trouve des bonnes raisons à ce constat. Et pas seulement le classique : c’est à cause de l’industrie chimique qui pue, pollue, nous empoisonne, (et licencie). Non, soyons sérieux. La physique nucléaire, ça passionne les foules, (qui n’a pas entendu parler du LHC, de neutrino et de bosons de Higgs ?) Et pourtant, le nucléaire, ça n’a pas la cote… La biologie, la génétique, ça intéresse tout le monde, et pourtant il y a les OGMs, E. Coli entéro-hémorragique, et plein de bébêtes peu ragoûtantes. Bon, les maths personne n’aime. Pourtant, il n’y a jamais eu de mort !

En tout cas, même si l’idée de clamer haut et fort que la chimie est partout autour de nous , (et dedans aussi) est louable, je crois que cela ne suffit pas.

Première difficulté, déjà évoquée plus haut : les scientifiques, autres que les chimistes, n’aiment pas la chimie.
   Dans leurs cas, ce n’est pas des raisons « objectives », comme « ça pue, ça pollue », mais plus de l’ennui, du dégoût pour cette discipline pendant leurs études : trop de chose à apprendre par coeur (« c’est quoi la différence entre la réaction de Corey-Fuchs et de Corey-Chaykovski ? Vaut-il mieux du THF ou de l’éther pour la synthèse d’un cuprate, d’un zincique, d’un magnésien ?), un aspect concret finalement plus qu’hypothétique.
    A qui la faute ? L’enseignement de la chimie n’est pas chose facile… surtout quand on n’aime pas vraiment ça… Pour combien de profs de sciences physiques au collège-lycée, la chimie était LA matière mal-aimée pendant leurs études? Forcément, transmettre l’intérêt pour cette matière est plus compliquée alors… Et à la fac ? pour les enseignants que j’ai connu (approximativement la moitié de ceux de mon université) les premières années (L1, L2), c’était avant tout une plaie. Difficile de motiver les étudiants, si on les méprise ! (Je ne me permettrais pas ici de faire de généralité. Et j’encourage toute personne se sentant visée à contredire cela en commentaire avec autant de virulence que possible. Si seulement je pouvais avoir complètement tort !!). Pour les enseignants motivés, reste un problème : quand on fait de la chimie, on estime que c’est LA science supérieure. Alors, inutile d’expliquer en quoi c’est passionnant, enthousiasmant, … Non, cela on le sent na-tu-rel-le-ment ! D’où une incompréhension totale entre l’enseignant, les yeux brillants d’excitation, plein de « et c’est là que c’est formidable !! »et les étudiants, même de bonne volonté, qui ne voient vraiment pas en quoi quoique ce soit puisse être formidable dans ce qui est raconté…Bref, il y a ceux que la chimie a élu, qui deviendront chimiste ou presque, et les autres, qui, décidément, se demandent qui a bien pu imaginer que cette pseudo-science avait un quelconque intérêt dans leurs cursus. Alors si même les scientifiques n’osent pas s’approcher de la chimie, en parler sans que leur ennui les trahissent, comment la faire apprécier du grand public ?

Il y a, d’après moi, d’autres raisons. Comparons une fois de plus la chimie à d’autres disciplines :
La physique, ça permet de comprendre l’univers , de l’infiniment petit à l’infiniment grand.
La biologie, ça permet de comprendre la vie
La géologie, ça permet de comprendre la Terre
L’anthropologie, l’Homme,
Etc…
Et la chimie dans tout ça ? Quelqu’un pour répondre ? vous dites « ça permet de comprendre la matière » ? Déjà, il faudrait que cela soit dit de temps en temps. Et puis, je ne sais pas pourquoi, même si c’est vrai, ce n’est pas aussi « fun »… La curiosité ne nous attire pas jusque là en général. Voir des choses exotiques (le ciel et les étoiles), des choses énigmatiques (le climat, la vie) nous attire. Comprendre que c’est une oxydation ménagée de l’éthanol qui permet d’obtenir l’acide acétique du vinaigre, c’est trop humble, trop « petit ». Oui, la chimie, c’est l’étude de petites choses, qui ne révolutionnent pas la science, ou la façon de voir les choses, mais qui, mises bout à bout…
Et puis, il y a les chimistes, et leurs travaux (Attention, je vais encore être critique). Aucune science ne sera intéressante, sans qu’elle n’ait un but, un concept à défendre, à prouver. Sinon, ce n’est pas une science, c’est une technique, une technologie. La chimie, telle qu’elle est pratiquée par l’essentiel des laboratoires dans le monde, est une longue mise au point de techniques, de procédés, de méthode, et de composés. Les paradigmes de cette science sont bien ancrés, indétrônables, et on se cantonne à fabriquer des nouvelles espèces, dont on espère qu’elles seront plus utiles que les précédentes. On cherche la meilleure voie d’accès, la technique la plus universelle, la plus verte,… Alors quand je vois les (rares) articles de chimie qui paraissent dans « Science« , ben j’ai pas envie d’en parler…
Heureusement, que de temps en temps, on tombe sur des chimistes qui font rêver. J.M. Lehn fait partie de ceux-là. Il ne fait pas de chimie, il utilise la chimie comme moyen de comprendre l’organisation de la matière. Phil Baran, un des chimistes les plus en vue, ne fait pas de la chimie, il conçoit des modèles qui permettent d’expliquer comment les organismes de tout genre fabriquent des espèces chimiques délirantes. Il en est d’autres, qui utilisent la chimie pour parler de rupture de symétrie, pour élucider des mécanismes de protéines fondamentales pour la vie, qui cherchent à concevoir des molécules « intelligentes » … Ceux-là, ces audacieux; élève la chimie au rang de noble art et de science. Les autres, qui ne font précéder leurs travaux d’aucune réflexion préalable et profonde, ne restent que des techniciens de la science : des gens dont on a besoin, mais qui ne feront jamais rêver…
S’il fallait un peu résumer tout cela, chers scientifiques :

  • N’ayez pas peur de la chimie, et contemplez chaque petite chose amusante du quotidien, des miracles moléculaires se produisent en permanence !
  • Pitié pour les étudiants ! messieurs et mesdames les enseignants-chimistes : faites un effort de didactique et de communication ! 
  • Messieurs et mesdames les chercheurs-chimistes : de l’audace, que diable ! Montrez que vous en avez, que vous ne faites pas que simplement remplir un grand catalogue de composés et de réactions disponibles ! Vous devez proposer, imaginer, risquer, CREER !
A bon entendeurs,…

About Mr Pourquoi

Ce blog est né il y a quelques années du désir de parler des sciences, de toutes les sciences, depuis les plus insignifiants phénomènes qu’on peut rencontrer dans la vie courante, jusqu’aux sujets de recherche les plus pointus, particulièrement en chimie, et pharmaceutique.

Je suis agrégé de chimie, docteur en chimie organique, et actuellement prof en lycée en France, et aussi, (et surtout ! ) un père heureux d’une famille (très) nombreuse.

This entry was posted in chimie, Non classé. Bookmark the permalink.

7 Responses to >Pourquoi la chimie, c’est pas « fun »…

  1. sciencetonnante says:

    >Ravi de t'avoir inspiré ! J'ai l'impression de me reconnaître dans tout ce que tu décris.J'aimais la chimie à 10 ans, j'avais la boîte du petit chimiste et je trouvais ça super de mélanger les trucs et de faire des couleurs ou des précipités, justement parce que ça donne le sentiment de "créer".Puis plus tard, découverte de l'infiniment petit et l'infiniment grand, les lectures de Hawking remplacent "la boite du petit chimiste", avec en parallèle un rebut pour la chimie organique, vraiment pas fun à apprendre. Du coup études de physique et thèse en physique théorique "hardcore", unification des forces, gravité quantique etc.Puis retour progressif à la chimie, notamment via la physico-chimie, et justement parce qu'on découvre qu'on peut créer des choses vraiment belles, subtiles et utiles. Pour moi les très beaux exemples sont en chimie minérale, par exemple les matériaux hiérarchiques, du type MCM41 ou Metal-Organic Framework.Bon je ne suis pas encore à m'extasier sur la chimie organique pure et dure, mais je fais mon chemin !

  2. Mage says:

    >En tant que physicien (et ouais), je peux témoigner que la phrase "difficile de motiver les étudiants, si on les méprise" reflète particulièrement bien les cours de chimie de mes années de licence. Les chimistes n'ont pas bonne presse, et si je me souviens bien, la hiérarchie à la fac c'était :1 – les matheux, qui méprisent tout le monde parce que EUX sont les seuls à faire des choses VRAIMENT EXACTES ;2 – les physiciens, parce que la physique c'est dur, c'est incompréhensible et qu'il faut être fou pour aimer un truc comme ça ;3 – Les chimistes, parce que, soyons honnêtes, la chimie c'est juste de la cuisine, mais c'est cool quand même parce qu'ils savent fabriquer des explosifs et de la drogue ;4 – les biologistes, parce que c'est pas une vraie science, rien n'est reproductible, mais bon, ils ont du courage de s'attaquer au vivant ;5 – les géologues. Parce que sans dec', des caillous ?!Ceci dit, avec le temps on finit par comprendre l'intérêt de chaque domaine, et par apprécier ce qu'ils font. En témoignent de longues discussions avec un ami chimiste. Pour finir, il n'y a pas que la chimie qui souffre de la même déconsidération : au sein même de la physique, une fois sorti de l'astrophysique et de la quantique qui font rêver les gens depuis un siècle, il n'y a plus grand chose. J'ai beau essayer d'enflammer les foules avec de la physique statistique, rien n'y fait ! Mais je ne désespère pas. Enfin, j'imagine que c'est vrai pour la majorité des domaines.

  3. H says:

    >Mage, c’est la « hiérarchie » telle que la perçoivent les étudiants, ou autre chose ?(Quand tu veux pour me raconter de la phy stat, ça me paraît infiniment plus intéressant que l’astrophysique 😉

  4. Mage says:

    >Oui, en effet, je parlais de la hiérarchie "inconsciente" perçue par les étudiants, pas d'une organisation officielle en caste (heureusement !).Et pour la phystat, ce serait avec plaisir ! À ce sujet, j'ai beaucoup aimé ton article sur l'auto-organisation en chimie. C'est un sujet beaucoup discuté dans mon domaines, les propriété d'auto-organisation des systèmes complexes.

  5. Anonymous says:

    >Hum… à ce que je lis, votre prof de français ne devait pas être passionnant lui non plus! ;-)Héhé, désolée, je n'ai pas pu m'en empêcher…-Une biochimiste

  6. Martin says:

    >@ Tous : merci pour vos commentaires@ Mage : C'est amusant, mais ces dernières années, j'ai l'impression que la hiéarchie change… La chimie passe après la biologie, qui a vraiment la côte… (Et puis chez moi, les matheux étaient vraiment à part, complètement tarés et associaux)

  7. Martin says:

    >@Anonyme : Que dois-je comprendre de ce commentaire ? Une faiblesse grammaticale et orthographique généralisée sur ce blog ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *