Le responsable, c’est Dieu ?

Un an après la tuerie dans les locaux du journal Charlie Hebdo, qui avait choqué au-delà de nos frontières en tant qu’attentat contre la liberté de la presse et contre la liberté d’expression, l’hebdomadaire a proposé un dessin en Une qui représente « Dieu », désigné comme responsable de la tuerie.

Une de Charlie Hebdo, 6 janvier 2016

Une de Charlie Hebdo, 6 janvier 2016

Tout athée que je suis, ce dessin me semble soutenir l’idée de la culpabilité de la Foi, ce à quoi je m’oppose. Au-delà des considérations philosophiques et morales (c’est pratique, d’incriminer Dieu… Quid de la responsabilité des hommes, des sociétés ?), certains résultats scientifiques montreraient plutôt l’inverse.

Dans un article paru dans PNAS, J. Ginges, H. Sheikh, S. Atran et N. Argo détaillent les résultats de leurs recherches, qui montrent que pour un croyant, adopter la perspective de son Dieu permet d’évaluer la valeur de la vie d’une personne de façon plus indépendante de sa religion.(1)

 

« Serais-tu prêt(e) à perdre ta vie pour sauver cinq enfants d’un autre groupe religieux ? »

L’expérience a été réalisée en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, auprès de 555 jeunes palestiniens de confession musulmane. Dans le cadre d’une étude plus vaste sur leurs opinions politiques, ils étaient confrontés au dilemme suivant :

Un homme observe une route depuis une passerelle, et voit un camion, hors de contrôle, avec une personne endormi au volant. Si le camion n’est pas arrêté, il va tuer 5 enfants palestiniens / israéliens. Il réalise alors que le seul moyen pour sauver les enfants, et de sauter / pousser un palestinien sur la voie. Cela le tuera / tuera le palestinien, mais permettra de sauver les cinq enfants palestiniens / israéliens.

Les questions posées étaient :

  1. Que pensez-vous qu’il doive faire ?
    1. Sauter / pousser le palestinien pour sauver les enfants.
    2. Ne pas sauter / pousser le palestinien.
  2. Que pensez-vous que Dieu approuverait le plus ?
    1. Qu’il saute / pousse le palestinien
    2. Qu’il ne saute pas  / ne pousse pas le palestinien

Bien sur, il s’agissait tout particulièrement d’étudier l’influence de l’origine des enfants à sauver sur les réponses.

Dans le contexte de la grande violence du conflit israélo-palestinien, les auteurs supposent que si la foi est un facteur de rejet de l’autre, de hiérarchisation de la valeur de la vie entre croyant et non-croyant, l’influence de l’origine des enfants devrait se faire autant, ou plus sentir dans la question 2 que dans la question 1.

Dieu est plus égalitaire que l’humain

Les résultats sont assez clairs :

  • quand il s’agit de décider soi-même, les jeunes ont répondu de la même façon, que les enfants soient palestiniens ou israéliens, dans 55 % des cas. Dans 42 %, ils privilégient les enfants palestiniens.
  • Lorsqu’il leur est demandé d’adopter la perspective de leur Dieu, ils répondent sans discrimination dans 66 % des cas, et privilégient les enfants palestiniens dans 31 %.

La perspective de Dieu, dans ce cas, est plus égalitaire, moins discriminante que la propre opinion des jeunes interrogés. Dans le contexte religieux où Dieu fait figure de juge moral suprême, qui se retrouve dans évidemment la plupart des religions, ce résultat a tendance à montrer que la foi religieuse n’est pas à l’origine de la déconsidération des mécréants.

Les auteurs rappellent aussi dans cet article les résultats de deux autres études, qui tendent à aboutir à une idée similaire:

  • En 2009, dans une étude sur les attentats-suicides en Palestine, les mêmes auteurs avaient montré que le soutien à ce type d’acte extrême était corrélé à l’assiduité aux prières collectives, et non aux prières individuelles : c’est le groupe de croyant (et les responsables religieux ?), et non la foi elle-même, qui est mis en cause.(2)
  • En 2013, une étude de J.L. Preston et R.S. Ritter réalisée sur un panel d’étudiants américains, montrait que la parole des chefs religieux suscitait l’entraide entre membres de la communauté de croyant, alors que se référer à Dieu suscitait davantage l’aide et l’empathie avec les non-croyants.(3)

Différentes religions, différents comportements ?

Se mettre « à la place » de Dieu conduirait les croyants à plus de tolérance, d’empathie avec les non-croyants. « Il » est donc hors de cause dans les violences, les tueries, la haine de l’autre. Cette étude devra être évidemment complétée par d’autres, dans d’autres contextes que celui du conflit israélo-palestinien, avec d’autres protocoles d’évaluation du biais de la foi dans les décisions individuelles. Mais aussi, avec d’autres religions que l’Islam.

En effet, les études de 2009 et 2013 ont montré que les leaders religieux jouaient un rôle important, et plutôt négatif, dans la façon dont le non-croyant est perçu. Or le statut de ces leaders varient d’une religion à l’autre. Le prêtre catholique est par exemple le représentant du Christ parmi les fidèles, qui doivent s’en référer à lui (n’étant pas moi-même catholique, je suis tout à fait ouvert à des remarques et contradictions). Son rôle de guide spirituel ne laisse que peu de place au rapport direct entre le croyant et Dieu. A contrario, chez les musulmans sunnites, l’imam est élu par la communauté de croyant. Son rôle est de conduire les prières collectives grâce à son érudition, mais il n’a pas le statut sacré qu’a le prêtre catholique. Sa parole n’a pas le même poids (n’étant pas moi-même musulman, je suis tout à fait ouvert à des remarques et contradictions).(4)

De plus, Preston et Ritter estiment que le prosélytisme religieux peut être un des leviers qui expliquent l’aide apporté aux non-croyants. Il me semble qu’on devrait alors percevoir des différences de comportement pour les croyants juifs, dont le prosélytisme est quasi-nul, et pour les croyants chrétiens ou musulmans (n’étant pas moi-même juif, je suis tout à fait ouvert à des remarques et contradictions).

Cet ensemble de travaux, malgré leurs nombreuses limites, semble invalider la thèse du Dieu guerrier, meurtrier, responsable des massacres, et met en avant au contraire l’influence de la communauté des croyants et des leaders d’opinion (religieuse). Cela a, à mon humble avis, l’immense avantage de recentrer les questionnements vers les contextes sociaux, politiques, historiques à l’origine des violences*. Et cesser, enfin d’incriminer la foi elle-même.

 

(1) « Thinking from God’s perspecive decreases biased valuation of th e life of a nonbeliever » J. Ginges, H. Sheikh, S. Atran, N. Argo PNAS 2016, 113(2), 316-319
(2) J. Ginges, I. Hansen, A. Norenzayan, Psychol. Sci. 2009, 20(2), 224-230
(3) J.L. Preson, R.S. Ritter Pers Soc Psychol Bull 2013, 39(11), 1471-1483
(4) Voir les pages Wikipédia « Prêtre catholique » « Imam »

* N’en déplaise à tous ceux qui confondent explication globale d’un phénomène -qui fait appel à la sociologie, la géopolitique et l’histoire de façon évidente- et évènement ponctuel -les attentats-. C’est exactement la même chose que de confondre la météo -il fait chaud et sec aujourd’hui !- et la climatologie – le réchauffement climatique est d’environ 1°C sur 1 siècle –

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2 Responses to Le responsable, c’est Dieu ?

  1. Kenobib says:

    Merci pour cette juste analyse.
    Une remarque concernant le prêtre catholique (par un catholique que je suis), en effet le prêtre est représentant du Christ sur terre à un moment particulier, au moment de l’eucharistie uniquement. Donc ce qu’il dit lorsqu’il prononce une homélie ou dans la rue, n’est pas la parole de Dieu directement. Il peut être inspiré par l’esprit saint bien sur, mais il est aussi et avant tout humain ;). Et la relation de chaque croyant avec Dieu est primordiale, même si comme vous le dites, le rôle du pasteur (berger, prêtre etc. évêque, pape etc.) est important.
    A vous lire.

  2. poisson says:

    De même que vous montrez que ce n’est pas la foi qui est en cause dans les guerres et les violences entre les hommes, on peut montrer que ce n’est pas la foi non plus qui est en cause dans les élans d’humanité où l’on se sacrifie pour des enfants.
    C’est une conjonction de causes dans les deux cas.
    Je pense que le dessin de Charlie (très hermétique et qu’on ne comprend pas au premier abord) épingle la façon explicite dont on se sert des religions pour tuer. Tant mieux que des croyants le réfute, ce rôle de la religion, mais attaquer ce dessin est plus proche du déni que de la lutte contre la récupération des messages religieux pour justifier la violence.

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