[Science Et Genre] #3 Les stéréotypes sur les femmes font mauvais ménage avec ceux sur les disciplines universitaires

Une étude vient de paraître dans le journal scientifique « Science« , et propose une explication à la (très) inégale répartition des femmes dans les disciplines universitaires. Plutôt que de s’appesantir lourdement sur des prétendues différences dans les qualités intrinsèques des genres (du type : les femmes sont sensibles aux émotions des autres, les hommes ont une meilleure vision dans l’espace, etc… beurk), les auteur-e-s sont allé-e-s voir comment les stéréotypes de genre entrent en résonance avec les stéréotypes qui hantent les disciplines universitaires.

Pour cela, S.J. Leslie et les autres auteur-e-s, de Princeton, ont étudié la répartition femmes-hommes chez les étudiants ayant obtenus leur doctorat dans diverses disciplines aux USA en 2011.

Il es bien connu que les femmes sont sous-représentées dans les matières scientifiques « dures », comparées aux sciences humaines. Mais au-delà de cette généralité, les différences entre disciplines restent très importantes : Si les femmes représentent moins de 20 % des doctorats en physique ou en informatique, elles sont majoritaires en neurosciences et en biologie moléculaire. De la même façon, en sciences humaines, elles ont passé plus de 70 % des doctorats en psychologie et histoire de l’art, mais moins de 35 % en économie et philosophie.

Pour tenter d’expliquer ces différences, les auteur-e-s ont passé au crible quatre hypothèses :

  • La sélectivité des filières : y a-t-il moins de femmes dans les filières considérées comme les plus sélectives ? Cette hypothèse part de l’idée, souvent admise mais heureusement controversée, que la répartition dans les courbes d’aptitude est inégale, et que les femmes sont sous-représentées parmi les meilleurs éléments…
  • L’exigence de travail des filières : y a-y-il moins de femmes dans les filières où il est considéré qu’un plus gros volume horaire travail est nécessaire ? ( avec une sous-distinction entre les heures de travail sur place et chez soi)
  • La façon de penser mis en avant dans les filières : est-ce une pensée systématique et rationnelle qui est privilégiée, ou une pensée dirigée vers la compréhension des idées et des émotions ? Y-a-t-il moins de femmes dans les filières où il est considéré qu’une pensée rationnelle est primordiale ?
  • L’importance de la douance dans les filières : est-ce que la réussite est subordonnée avant tout par les capacité intrinsèques (innées, j’allais dire) des étudiants ? Y a-t-il moins de femmes dans les filières où il est considéré que les capacités individuelles priment sur l’apprentissage ?

A travers ces quatre hypothèses, on voit se dessiner une correspondance entre les stéréotypes liées aux disciplines universitaires (la douance, l’exigence de travail, etc.) et les stéréotypes liées au genre (courbes d’aptitude inégales, pensée systémique/empathique, etc.). Pourtant, le travail statistique des auteur-e-s montrent qu’uniquement la dernière hypothèse est pertinente pour expliquer les inégalités de répartition entre femmes et hommes.

Systématiquement, les trois premières hypothèses n’ont pas montré de corrélations statistiques pertinentes avec les inégalités de répartition. Les femmes pénètrent aussi bien les filières sélectives que les hommes, les volumes horaires que ce soit sur place ou en dehors, ou totaux ne créent pas d’inégalité de genre. Le type de pensée est statistiquement corrélé à la proportion femmes-hommes si on considère l’ensemble des disciplines. Mais si l’on se place dans le sous-groupe « science dure » ou dans le sous-groupe « sciences humaines », il n’y a plus de corrélation.

Quelque soit le sous-groupe de disciplines, ou si on considère l’ensemble des 30 disciplines étudiées dans cet article, plus les capacités innées sont considérées comme primordiales pour réussir dans la discipline, moins les femmes y sont présentes. Ainsi, la philosophie, les mathématiques, la musique, ou encore l’économie et la physique ( sont des disciplines où les femmes sont très peu présentes (moins de 15 % pour la physique, moins de 33 % pour la philosophie) . Et a contrario, La biologie moléculaire, les sciences de l’éducation, la psychologie ou les neurosciences (de 50 % pour les neuroscience, à 71 % pour la psychologie).

Les auteur-e-s ne se sont pas focalisés que sur les inégalités de genre. Les afro-américains souffrant aux USA des mêmes stéréotypes que les femmes, ils ont soumis aux mêmes hypothèses les inégalités de représentation des noirs américains, et le résultat a été le même : les noirs sont sous-représentés avant tout dans les disciplines où la douance est mise en avant. Par contre, les inégales répartitions des américains d’origine asiatique ne sont corrélées à aucune des quatre hypothèses, ceux-ci ne subissant pas les mêmes stéréotypes…

La transposition d’une telle étude à la situation française pose bien sûr des questions. Les stéréotypes, tant sur les genres et sur l’origine des étudiant-e-s, que sur les disciplines universitaires peuvent se trouver différents. Il me semble néanmoins qu’on les retrouve assez largement ne serait-ce qu’en étudiant les répartitions femmes-hommes dans les classes préparatoires aux grandes écoles ou dans les préparations aux concours comme l’agrégation. La lutte contre de tels stéréotypes nécessitent un gros travail sur la représentation des femmes mais aussi sur les disciplines universitaires. L’enseignement supérieur en a-t-il les moyens ? Et surtout, en a-t-il l’envie ?

 

« Expectations of briliance underlie gender distributions across academic disciplines » Sarah-Jane Leslie et al., Science 347, 262 (2015)

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Vaccins : marche-t-on sur la tête ?

Aujourd’hui, j’ai eu envie de faire exploser les stats de mon blog, alors, plutot que de parler de chimie, ou d’inégalité de genre dans l’enseignement supérieur et la recherche, j’ai choisi LA VACCINATION comme sujet. Vous allez voir, ça marche à tout les coups !

Quand on parle vaccination, on a immédiatement deux clans, anti, et pro qui montrent les armes, et qui s’en servent ! Résolument pro-vaccination, je suis cependant gêné par certains arguments de mon propre « clan ». J’y reviendrais peut-être…

Et au-delà des arguments, cet affrontement se traduit par des prises de décision sur la politique vaccinale en France : toute suppression de recommandation de vaccin est pris comme une victoire des « antis », et tout nouveau vaccin est un succès des « pros » ! Le résultat : les vaccins obligatoires n’ont pas été revus depuis 1964. Par ailleurs, il peut paraître paradoxal de constater que si la France est un des derniers pays européens à conserver des vaccins obligatoires, la couverture vaccinale n’est pas meilleure qu’ailleurs.

En septembre 2014, un rapport du Haut Conseil de la santé publique (HCSP) a préconisé une remise à plat de la politique vaccinale, de statuer sur le caractère obligatoire de certains vaccins, et de rendre plus lisible les recommandations, et plus accessible et plus égalitaire la vaccination. Certains y ont vu un premier pas vers la suppression de l’obligation, d’autres, au contraire, imaginent une généralisation de l’obligation à tous les vaccins recommandés.

J’ai eu envie de donner mon point de vue : pour moi, il y a deux types de maladies contre lesquelles on peut/il faut vacciner. Celles qui concernent un risque collectif, et celles qui concernent un risque individuel uniquement. On ne peut pas gérer de la meme façon l’obligation ou les recommandations vaccinales s’il s’agit de prévenir l’apparition d’une maladie, meme grave, chez le seul vacciné, ou s’il s’agit de protéger à titre collectif l’ensemble des membres d’une société, voire de viser l’éradication d’une maladie.

Pour illustrer ces deux éléments, j’ai choisi deux exemples emblématiques, deux maladies gravissimes, pour lesquelles la vaccination est obligatoire : la poliomyélite et le tétanos.

La poliomyélite est une maladie qui provoque, entre un cas sur 200 et un cas sur 1000, une faiblesse musculaire qui évolue vers une paralysie complète. Dans les autres cas, elle peut passer inaperçue, ou provoquer des paralysies partielles, et/ou passagères. On associe souvent cette maladie à des eaux croupissantes dans lesquelles elle se développerait, mais c’est une erreur : c’est bien une maladie qui ne se transmet que d’humains à humains. Elle peut survivre quelques semaines /mois dans les milieux humides, mais sans se multiplier. Il n’y a pas, donc, d’autres réservoirs que l’espèce humaine. Pour cette raison, elle peut être éradiquée : si tous les humains sont immunisés, elle disparaîtra, comme a déjà disparu la variole. Pour cela, le vaccin est une arme idéale. Son efficacité est de 85 %. En France, le dernier cas remonte à 1995 (cas importé). La maladie est totalement éradiqué en Amérique. Par contre, elle fait des ravages en Afrique sub-saharienne. Pour moi, la vaccination obligatoire est justifiée : il s’agit ici d’une mesure de santé publique, visant l’éradication totale d’une maladie. Se vacciner, c’est se protéger, protéger aussi ceux qui ne peuvent pas l’être (pour des raisons diverses comme des immunodépressions, des allergies…), et participer à un programme mondial d’élimination de la polio.

Le tétanos est une maladie terrible lorsqu’on l’attrape sans être vacciné. Le taux de létalité est d’environ 30 % (bien qu’il soit beaucoup plus faible dans les pays industrialisés que dans les pays en voie de développement). La maladie provoque des spasmes musculaires très douloureux, qui se finissent par le décès liés aux dysfonctionnements des muscles respiratoires, ou, un peu plus tard par le dysfonctionnement du muscle cardiaque. Mais cette maladie ne peut pas être éradiquée : le sol est le réservoir naturel du bacille responsable. Se faire vacciner ne protège ni son entourage, ni personne d’autre, ni ne permettra d’éradiquer la maladie. Je ne vois pas pourquoi cette vaccination est obligatoire. Ceci dit, je ne dormirais vraiment pas sur mes deux oreilles si moi-même, mes enfants et mes proches n’étions pas vaccinés. D’autre part, l’obligation vaccinale concerne les enfants. Et la société s’accorde un droit de regard sur la façon dont ils sont traités. Il est prévu dans des cas extrêmes de maltraitance, que la justice décide à la place des parents de ce qui est bon pour les enfants. Pour ma part, et cela ne reflète que mon avis propre, il ne me semble pas que le refus de la vaccination anti-tétanos soit un acte de maltraitance.

Ces deux exemples montrent que la question de la vaccination, de sa recommandation et de son obligation doit dépendre de son rôle, individuel et/ou sociétal. Il me parait évident qu’en France, et d’un point de vue individuel, la vaccination contre le tétanos est aussi, voire plus nécessaire que la vaccination contre la polio. Mais puisque d’un point de vue protection collective elle n’a pas d’intéret, le caractère obligatoire n’est pas justifié.

Mais la distinction protection individuelle/collective ne suffit pas à faire une politique d’obligation et de recommandation. D’autres paramètres, difficiles à appréhender, doivent entrer en compte :

  • Le rapport bénéfice/risque : comme tout produit biologiquement actif, les vaccins peuvent engendrer des produits secondaires, qui sont évalués lors des demandes de mises sur le marché. On peut très bien décider, en fonction des maladies concernés, d’accepter ou non les effets secondaires, et donc de se vacciner ou pas.
  • L’efficacité des vaccins n’est jamais totale. Pour les questions de protection individuelle, on est en droit de prendre en compte ce paramètre. Pourquoi se protéger d’une maladie qu’on a peu de risque d’attraper, avec un vaccin qui protège que dans 60 % des cas ? Ceci dit, dans le cas d’une vaccination qui permet une protection collective (comme pour la polio), même si le vaccin est peu efficace, cela peut suffire pour diminuer considérablement le risque de contamination. Prenons comme exemple la fièvre Ebola : il est admis qu’en période épidémique, chaque personne en contamine, en moyenne, deux autres. Si on trouvait un vaccin efficace dans 50 % des cas, le risque d’être malade dans les zones touchées reste très important. Mais la maladie cesse de s’étendre, puisque chaque malade ne peut en contaminer plus qu’un seul ! (Ce raisonnement est évidemment simpliste, mais il montre qu’une protection individuelle partielle peut permettre une protection globale efficace)
  • Certaines maladies se soignent bien mieux aujourd’hui qu’hier, la vaccination peut cesser de devenir indispensable pour elle.
  • Qui dit obligation et recommandation, dit (en France du moins) remboursement du vaccin, ce qui implique un coût pour la société. Certaines méthodes de prévention des maladies peuvent être aussi efficaces, ou plus efficaces que la vaccination. On est en droit de se poser la question de l’intérêt de la promotion (et de son remboursement) des vaccins dans ce cadre.

Afin d’illustrer un peu plus mes propos, je voudrais prendre deux exemples supplémentaires (oui, je sais, ça fait long…)

La tuberculose est une maladie qui fait 1,5 millions de mort par an dans le monde. Il existe un vaccin, le BCG, administré chez 100 millions de personnes par an dans le monde, dont l’efficacité fait débat.

Avant d’aller plus loin, il faut savoir que la tuberculose se traite par antibiotique, mais qu’il existe des formes de plus en plus résistantes, contre lesquelles nous sommes démunis. L’utilisation massive d’un vaccin est un enjeu majeur de la santé mondiale.

L’efficacité du BCG fait débat : il protège efficacement les enfants contre certaines formes de la tuberculose, en particulier les terribles méningites tuberculeuses. Mais la protection contre les formes pulmonaires, les plus courantes, est faible, voire inexistante. Il s’agit donc d’un vaccin intéressant à titre individuel, mais, hélas, non à titre collectif. La vaccination par le BCG, même massive, n’a pas d’impact sur la propagation de la maladie… Pire, même, il peut s’avérer néfaste pour la détection de la tuberculose, puisqu’il influence les résultats des tests tuberculiniques…

En 2010, l’obligation vaccinale a été levée en France, même si le vaccin reste fortement recommandé pour les personnes à risques. Il reste donc urgent de trouver un vaccin efficace qui pourrait permettre d’éradiquer la maladie

Le Gardasil est un vaccin contre certains HPV (papillomavirus humain), responsables des cancers du col de l’utérus. Ce vaccin doit être administré avant tout contact avec le HPV, puisqu’il pourrait favoriser l’apparition de lésions cancéreuses si la personne est déjà porteuse de ce type de virus… D’où une vaccination précoce, avant l’âge des premiers rapports sexuels. Ce vaccin a été très critiqué, attaqué suite à des mises en cause dans la survenue de maladies auto-immunes en particulier. Je n’irais pas dans ce sens là : d’un point de vue épidémiologique, il n’y a pas de lien entre ce vaccin et un risque particulier de développer ces maladies. Pourtant, des scientifiques sérieux continuent à critiquer ce vaccin aujourd’hui recommandé… Et pour des bonnes raisons.

  • L’efficacité du vaccin reste encore à démontrer. Il est encore trop tôt pour savoir s’il permet réellement de protéger contre les cancers du col de l’utérus. S’il démontre son efficacité, la donne sera différente !
  • Il existe un moyen de surveillance dont l’efficacité a fait ses preuves de la survenue de ces cancers : les frottis. C’est actuellement la seule arme éprouvée contre les cancers du col de l’utérus.
  • Le vaccin est cher (400 € par personne). D’après D. Dupagne, « une dépense de 400€ pour 400 000 jeunes filles tous les ans (160 millions d’euros). Une telle somme aurait peut-être été mieux utilisée en organisant au niveau national le dépistage par frottis, qui a fait ses preuves. »
  • Ce vaccin protège (s’il protège) individuellement. Il reste à démontrer qu’il peut diminuer l’incidence des HPV impliqués dans la survenue de cancers… Peut-etre faudrait-il aussi imaginer vacciner les hommes !

Tout cela ne montre pas que le Gardasil est à jeter à la poubelle, mais sans doute faut-il être un peu plus vigilant pour sa recommandation…

Bon, après tant d’exemples, je vous laisse reposer un peu. Tout cela m’amène à vous inviter à toujours étudier avec raison, et non passion, ces questions de vaccination. On peut être, et c’est mon cas, pro-vaccination, sans pour autant se faire vacciner contre tout et n’importe quoi, et souhaiter imposer à tous de faire la même chose. Et on peut, que cela soit raisonnable ou pas, être méfiant vis-à-vis des vaccins, et accepter de se faire vacciner a minima, pour se protéger et protéger l’ensemble des membres de la société.

N.B. Je n’ai quasiment pas parlé des effets indésirables des vaccins. Ils existent, mais en comparaison de ceux de très nombreux médicaments, ils sont faibles. Libre à chacun d’étudier à sa guise le rapport bénéfice/risque. Merci par contre de ne pas chercher à imposer à tout prix son point de vue aux autres.

Bibliographie :

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le GINKO CONTROL, c’est prouvé scientifiquement ! (Ou presque)

 

Le GINKO CONTROL, c'est la petite pastille.

Le GINKO CONTROL, c’est la petite pastille. 29,90 € l’unité (mais attention ! les frais de port sont gratuits !)

Cher Emmanuel,

Tu m’as envoyé un mail pour me permettre de découvrir, quasiment en avant-première, ton produit super performant, testé par un laboratoire du CNRS, qui permet de lutter contre les méchantes ondes électromagnétiques qui nous polluent, et nous tuent à petit feu. Afin que tous les lecteurs de mon modeste blog sachent de quoi il s’agit, je copie ici ta gentille et aimable lettre électronique :

Site web: http://www.ginkocontrol.com/fr/
Votre texte: Info Presse : Le Patch GINKO CONTROL qui protège des ondes électromagnétiques


Bonjour,

Je me permets de vous contacter car je m’occupe des relations digitales de GINKO CONTROL. Nous avons récemment lancé un patch qui protège des ondes électromagnétiques (Wi-Fi, Bluetooth etc).
Il suffit de le coller sur votre smartphone ou sur l’appareil connecté de votre choix et le tour est joué !

Il détient une caution scientifique : technologie approuvée par un laboratoire du CNRS.  De même, le patch GINKO CONTROL se base sur l’invention du système d’antennes passives, une invention qui a obtenu la médaille d’or au Concours Lépine en 2008.

Ci- jointe, une vidéo virale expliquant son principe :https://www.youtube.com/watch?v=gmp6HNyDDAs .
Je peux vous faire parvenir un patch si vous êtes intéressé.
Bien à vous,
Emmanuel
Nouveau champ:
Heure: 08/01/2015 at 14:48

Outre le fait qu’à 14:48, le 8 janvier, je pleurais encore à moitié les morts de la tuerie de Charlie Hebdo, ton message est passé directement dans les spams (Coincidence ? Intuition ?), et ce n’est donc que 5 jours plus tard que j’ai pris connaissance de ces quelques lignes…

Avant de t’expliquer pourquoi ton produit ne m’intéresse pas, je voudrais avant tout que tu saches combien j’admire ta démarche : créer une entreprise avec un produit innovant. Cela permet de diminuer le chômage, augmenter l’activité, participer à la croissance économique. Donc, avant tout, et sincèrement, bravo ! J’en suis personnellement bien incapable !

Ton produit ne m’intéresse pas en réalité. Et même, je te l’avoue, il est nul à chier, inefficace contre un risque inexistant. Ce n’est ni le premier, ni le dernier, tu me diras (avec un peu d’honnêteté intellectuelle). Oui, mais là, tu me demandes mon avis, alors, je me permets de dire tout ce que je pense de ce « patch GINKO CONTROL », et des arguments que tu mets en avant.

Alors voilà, tu proposes un « patch », de 1 à 3 cm de diamètre, à coller sur un appareil qui « émet des ondes électromagnétiques » (je suppose que tu parles des méchantes ondes qu’émettent les méchants téléphones, antennes relais, Wifi etc…). Ces patchs sont constitués de deux « antennes » métalliques (deux pastilles probablement ?) séparées par un isolant, ce qui permet de « [capter] les ondes en phase (polluantes), et par induction électromagnétiques, elle transmet ces ondes avec rotation à 180° sur l’autre antenne, les changeant d’état physique ». 

Mais, cher Emmanuel, tu te rends bien compte que ce charabia peut impressionner le premier venu, mais que c’est un peu risquer de l’envoyer à un scientifique, non ? (Tu t’es dit que j’étais chimiste, et donc que j’y comprendrais pas grand chose de plus que le premier venu, sans doute… Tu n’as pas totalement tort, je dois bien l’avouer)

Je te proposes de revenir, rapidement, sur quelques arguments, que tu exposes ici. Ta première phrase est sympa :

Pour réduire l’action d’une force, il suffit de lui opposer une autre force

Force contre force, ça devrait bien marcher ! Dans Star Wars surtout, mais pourquoi pas ! Par contre, la suite donne tout de suite le ton mauvais pseudo-scientifique (par mauvais, j’entends qu’il y en a dont les raisonnements sont bien plus fins…) :

Le principe physique du déphasage à 180° fait que deux forces, deux énergies, en l’occurrence deux ondes opposées de même puissance, se neutralisent mutuellement, diminuant la pollution.

Merde alors, tu viens de ré-unifier, en quelques mots, les notions de force, d’énergie, et même d’onde ! Bon sang, c’est pas une médaille d’or au concours Lépine que tu mérites, c’est 15 prix Nobel ! Ou alors ta phrase est complètement conne. Une force, c’est pas une énergie, cher Emmanuel. Une onde, non plus. Alors certes, tu me diras qu’une force, ça peut modifier l’énergie d’un système. Ça peut, oui, mais c’est un peu comme si tu disais que du sucre, c’est pareil qu’une pomme ! Une pomme contient du sucre, c’est vrai, mais c’est pas tout à fait la même chose… Pour les ondes, c’est encore différent, hein, c’est un peu comme si les ondes, c’était le boîte dans laquelle tu mets tes morceaux de sucre. Et c’est pas tout à fait pareil non plus…

Et puis là, génial. Tu cases le mot « pollution ». BAAM ! Comme dises les lycéens. THE argument ! Sauf que tu parles de quoi ? Pollution de l’air, de l’eau ? Pollution lumineuse (celle qui empêche de regarder les ciels étoilés dans toute leur splendeur dans les villes) ? Je ne vais pas me faire plus bête que ce que je suis, je suppose que tu parles de « pollution électromagnétique »… J’ai bon ? On reviendra quelques secondes dessus…

Bref, tu dis que tu as inventé un système passif (sans nécessité d’apport énergétique) qui permet de déphaser de 180° une onde, ce qui permet de générer une onde « opposée de même puissance », et ainsi de neutraliser la première… Tu proposes même un joli schéma qui montre que les deux ondes sont « antagonistes », et comme 1 + (-1 ) = 0, à la fin tout est annulé, et on n’est plus pollué (et même Cécilia revient).

Comme tous les pseudo-scientifiques marketteurs, tu commences ton charabia par le fameux :

Le fonctionnement du patch GINKO Control est simple.

Et tu le continues en donnant plein de mots incompréhensibles, de registres très différents :

Quand le patch est collé sur le téléphone, l’antenne la plus près de la source capte les ondes en phase (polluantes), et par induction électromagnétiques, elle transmet ces ondes avec rotation à 180° sur l’autre antenne, les changeant d’état physique. Ainsi devenues antagonistes et antidotes, les ondes déphasées pénètrent notre corps et sont alors envoyées vers le cerveau qui accepte ces informations, ce qui permet de maintenir l’équilibre de nos cellules.

  • « Ondes en phase » : tu parles de phénomènes ondulatoires
  • « polluantes » : santé ? Environnement ?
  • « Induction électromagnétique » : ça, c’est de l’électromagnétisme
  • « changeant d’état physique » : ah ! de la thermodynamique :
  • « antagonistes » : ça, c’est… c’est… Ah oui, peut-être de la biologie moléculaire ?
  • « antidotes » : J’ai !! De la toxicologie !
  • « Cerveau qui accepte ces informations » : neuro-psychologie ? Sciences cognitives ?
  • « Équilibre de nos cellules » : biologie cellulaire ?

C’est plus une explication, c’est une invitation à la formation universitaire interdisciplinaire (je dirais un bon niveau Licence dans 3 ou 4 disciplines différentes) ! C’est surtout un excellent moyen pour perdre complètement le lecteur, qui se croit con, et te pense super intelligent. Alors que c’est pas tout à fait sûr… Parce que tu le sais très bien, ça ne veut rien dire. Tu passes du coq à l’âne sans aucune transition, en liant des mots et des concepts qui n’ont rien à voir les uns avec les autres…

Alors, plutôt que de répondre point par point (parce qu’il faudrait déjà que je comprenne ton raisonnement…), je te ferais juste quelques remarques :

  • Les effets néfastes des ondes électromagnétismes utilisées pour le wifi, téléphonie mobile, etc… n’ont jamais été démontrée. Ça veut pas dire qu’ils n’existent pas, cela signifie que si ces effets existent, ils sont tellement faibles qu’aucune étude sérieuse réalisée sur le sujet ne les a détecté. Bref, ton patch, même s’il fonctionne, ne sert à rien.
  • Supposons que ton patch provoque bien l’effet voulu (déphasage 180°) : Comment la nouvelle onde va bien pouvoir « être envoyée au cerveau » ? Tu imagines bien que c’est pas un patch placé vaguement au centre d’un appareil tantôt collé à l’oreille, tantôt posé sur une table, ou je ne sais pas trop encore, ce n’est pas pareil ! Ton antenne, elle est passive, mais elle n’est pas équipée d’un « détecteur de cerveau ! ». En plus de cela, je serais plus qu’étonné que le déphasage à 180° soit efficace quelque soit la direction de l’onde incidente. Je parie plutôt sur le fait que la direction de propagation doit être parfaitement orthogonale au patch. Si jamais ton truc marche !
  •  Comment un patch de quelques cm² peut supprimer TOUTES les ondes ? Tu n’ignores pas que les micro-ondes (émis par tes appareils) se propagent dans toutes les directions. Si jamais ton truc marche, il arrêtera/neutralisera les ondes qui tombent dessus, c’est-à-dire vraiment pas grand chose !!
  • Enfin, supposons que ça marche. Totalement. Que ça neutralise tout. Plus d’ondes. Tu ne vois pas de problème ? Je peux te le dire, simplement : et bien ton téléphone, ou ton autre appareil qui émet/reçoit des ondes, ne servira plus à rien !!! Comment tu veux téléphoner avec un téléphone qui n’émet pas de signal ?

Moi je connais 2 trucs qui marchent parfaitement bien pour ton problème :

  • Une boîte métallique hermétique : aucune onde de type micro-onde ne pourra y entrer (et en sortir). Tu mets ta machine dedans, et c’est réglé (et ça coûte moins cher). Bon, ta machine ne servira plus à rien, mais c’est bien ce que tu souhaites ! Et si tu es vraiment trop inquiet pour ta santé, fabrique-toi une boîte en métal de ta taille, et mets-y toi dedans : vraiment aucune méchante micro-onde n’y rentrera (je te conseille de faire tout de même quelques petits trous pour respirer)
  • Re-vends ton PC wifi, ton téléphone ! C’est encore plus économique !!

 

La suite est très compromettante. Pas pour toi, hein, plutôt pour les personnes et institutions scientifiques qui sont citées.

Le professeur Zanca par exemple, se retrouve en première ligne. Professeur à l’Université Montpellier 2, il a validé non seulement les antennes passives qui déphase de 180° les fameuses ondes polluantes, mais aussi collaboré

pour des tests cliniques réalisés sur plus de 1.000 sujets, [qui] démontrent notamment la diminution des tensions des chaînes musculaires anti gravitaires par l’effet du protecteur d’ondes GINKO Control. Conclusion: « L’individu avec la pastille GINKO Control retrouve son niveau énergétique, ce qui soulage, améliore ses performances et lui apporte une sensation de bien être. »

Michel Zanca est bien réel, et tu le cites même sur ton compte Twitter. Je ne comprends pas comment un professeur d’université, qui publie régulièrement des articles de recherche sérieux, en particulier sur l’IRM, puisse s’abaisser à promouvoir ton produit. L’appât du gain, sans doute. Et puis, personne n’est incorruptible ! Par contre, il ne fait pas la promotion de GINKO CONTROL sur le site de son labo… Il ne parle pas non plus de quelconques tests, ni d’une collaboration avec le « Dr » Jacques Gaujac (j’ai mis entre guillemet « Dr », parce que je n’ai pas retrouvé le fait qu’il soit docteur… Tu m’en voudras pas). Je me demande pourquoi. J’espère que ses collaborateurs (à M. Zanca) sont au courant, pour GINKO CONTROL, parce que ça leur ferait sans doute un choc…

Par contre, tu proposes de fournir les études que tu as fait réaliser, sur des MILLIERS DE SUJETS, et en double aveugle avec placebo sur une CENTAINE DE SUJET. Mais si tu as VRAIMENT fait ces études, publie-les dans un journal scientifique ! En attendant, tu peux aussi me les envoyer, je serais enchanté de les parcourir, commenter… Non ?

Bon, je vais m’arrêter là, Emmanuel. Et puis, tu n’y es pour rien, tu es juste là pour la com’ ! Alors, n’hésite pas à faire passer le message à Roland Wehrlen, le véritable chef d’orchestre de ce … patch ? Pastille ? De cette merde !

 

 

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[Flash Info Chimie] #36 Révolution écologique dans la synthèse du nylon

Il y a parfois des publications peu spectaculaires, qui sont pourtant de toute première importance. La publication ces jours-ci dans Science d’une nouvelle méthode pour la synthèse de l’acide adipique en fait partie.

Imaginez : l’acide adipique est aujourd’hui fabriqué à partir de cyclohexane durant deux étapes qui nécessitent de chauffer en présence d’air et de métaux (Manganèse, Cobalt), puis d’utiliser une grands quantité d’acide nitrique, relarguant, au passage, des quantités énormes de protoxyde d’azote N2O. Vous savez, N2O, le gaz hilarant, dont on peut se servir aussi en milieu hospitalier comme anesthésique !! Vous savez, N2O, ce gaz sympa, qui détruit la couche d’ozone, et contribue fortement à l’effet de serre ! (Wikipédia sera votre ami si vous voulez en savoir davantage). En fait, la synthèse de l’acide adipique est responsable de 5 à 8 % de l’émission anthropique de protoxyde d’azote. Trouver une autre méthode de synthèse de ce composé est donc d’importance capitale.

Méthode de synthèse actuelle de l'acide adipique, coûteuse en énergie (chauffage) et productrice de N2O.

Méthode de synthèse actuelle de l’acide adipique, coûteuse en énergie (chauffage) et productrice de N2O.

En 1998, Noyori a proposé une autre voie, « verte » de production d’acide adipique. Verte, mais chère : elle nécessitait beaucoup plus de peroxyde d’hydrogène H2O2 (l’eau oxygénée) qu’elle ne produisait d’acide adipique. Bref, les réactifs coûtaient plus cher que le produit désiré…

Dans un article paru cette semaine dans Science, des chimistes taïwanais proposent une nouvelle voie de synthèse efficace, sans déchets polluants, ni solvants, ni réactifs hors de prix… Le rêve ?

Les scientifiques sont partis du constat que les hydrocarbures sont dégradés par oxydation dans l’atmosphère, grâce à une combinaison d’irradiation ultraviolette et de réaction avec l’ozone. La transformation du cyclohexane en acide adipique étant proche de cette dégradation, ils ont reproduit, adaptés ces conditions pour une synthèse efficace :

La réaction a lieu en une seule étape. Les composés intermédiaires ont été isolés, purifiés pour l'étude.

La réaction a lieu en une seule étape. (Les composés intermédiaires ont été isolés, purifiés pour l’étude)

Les autres produits nécessaires que le cyclohexane sont de l’acide chlorhydrique (très) dilué, ainsi que l’ozone, dont la production est très aisé (il s’agit d’un simple arc électrique dans de l’oxygène (voir wikipédia)). Donc pas de métaux lourds, pas de chauffe, et pas de rejets de gaz polluants (l’ozone qui n’a pas réagit se re-transformant facilement en dioxygène).

S’il est impensable que toutes les usines du monde qui synthétisent de l’acide adipique adoptent cette nouvelle voie de synthèse, cela montre qu’il est possible, et économiquement viable, de transformer l’industrie chimique actuelle en une industrie bien plus propre.

 

« One-pot room-temperature conversion of cyclohexane to adipic acid by ozone and UV light » K.C. Hwang, A. Sagadevan, Science 2014, 346 (6216), 1495-98

 

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[Flash Info Chimie] #35 Du vulgaire papier comme support de RAM

vous connaissez le courant artistique appelé le « SteamPunk » ? Si si, même si le nom ne vous est pas très familier… Imaginez un monde de haute technologie fonctionnant à la vapeur : vous avez de jolies uchronies « steampunk ». J’aimerais beaucoup vous en parler longuement, mais d’autres le font bien mieux que moi : wikipédia d’abord, Boulet avec son « FormicaPunk« , et puis ce site qui commercialise des objets de ce style aussi, dont voici un bel exemple :

I Pod SteamPunkBref, tout un univers…

Bon, quel rapport avec la chimie ? En fait, c’est au Steampunk que m’a fait penser un article du journal ACS Nano, de D.H. Lien et ses collègues : L’idée est d’utiliser du simple papier comme support de mémoire informatique. Vous me direz, il suffit de faire des petits points de différentes couleurs, de convenir d’un code, et avec un bon scanner, et un programme pour traduire tout ça, ce ne devrait pas être très difficile… Oui, mais ici, on parle de RAM, de mémoire ré-inscriptible « à volonté » (ou presque).

Pour réaliser cette mémoire RAM Steampunk, les chercheurs ont imprimés différentes couches sur une feuille de papier ordinaire, du carbone, puis du dioxyde de titane, puis des petits plots d’argent métallique.

papierram

 

Chaque petit plot va se comporter comme des résistances électriques variables, pouvant prendre deux valeurs, qui vont correspondre aux fameux « 0″ et « 1″. Pour pouvoir « lire » les informations, il suffit de mesurer la résistance en imposant une faible tension (0,1 Volt) entre la feuille et une électrode qui va se déplacer de plot en plot. Et pour pouvoir écrire, il suffit d’imposer une tension ( + 1 Volt pour passer d’un « 0″ à « 1″, -3 Volts pour l’opération inverse) avec la même électrode.

Le papier RAM conserve toutes ses caractéristiques après 2500 cycles d’écriture, s’il est chauffé jusqu’à 85 °C, s’il est fixé sur une surface non plane. Et d’après les auteurs, en utilisant les meilleures technologies actuelles en impression jet-d’encre, on pourrait stocker jusqu’à 1 Gb par feuilles A4.

Le coût du papier, son accessibilité, sa stabilité sont des avantages certains pour son utilisation en électronique d’après les auteurs. Mais de là à imaginer se passer de disques durs, pour des feuilles de papier… Il faudrait vraiment être dans un autre monde !

(N.B. Il existe cependant d’autres applications possibles, comme l’utilisation d’étiquettes pour classer / ranger des objets et récipients, pour lesquelles un papier RAM puisse avoir un intérêt réel)

« All Printed Paper Memory » D.H. Lien et al. ACS Nano 2014, 8, 7613-7619.

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[Flash Info Chimie] #34 un polymère auto-réparable grâce au CO2 atmosphérique

Les matériaux auto-réparables représentent un domaine très prometteur en chimie des polymères. Imaginez un peu : vous coupez un morceau de caoutchouc en deux, puis vous pressez les deux pièces obtenues entre elles, et le voilà réparé, avec les mêmes propriétés de résistance, élasticité qu’au départ. En voilà un exemple particulièrement spectaculaire :

Il existe plusieurs procédés différents qui permettent cette prouesse technologique (et oui, la chimie, c’est aussi une technologie de pointe), mais les chercheurs Y. Yang et M.W. Urban en ont proposé un nouveau, très original, et, semble-t-il, très efficace : il s’agit d’utiliser ici le dioxyde de carbone (ainsi que l’eau) atmosphérique pour reconstituer les liaisons chimiques coupées lors de la coupure du polymère.

Pour être plus précis, ce polymère est dérivé du poly-uréthane, dont on entend parler pour les colles du même nom. Mais les chercheurs y ont greffé une molécule de type « sucre », qui, à l’aide de sels d’étain présent en faible quantité, va réagir avec le CO2 et l’eau, pour former de nouvelles liaisons à l’emplacement des précédentes.

Les résultats présentés ici sont assez convaincants, comme on peut le voir dans cette vidéo, ou sur ces images :

selfrepairpolymer

Le polymère a ici été entaillé de quelques centaines de micromètres, et laissé tel quel à l’air libre, sans compression, ni changement de conditions extérieures.

Le seul élément négatif dans ce matériau réside en sa teneur en sels d’étain : hautement toxiques, ils limitent son utilisation pour un intérêt biomédical. D’après les données expérimentales, les chercheurs semblent avoir essayé d’autres métaux pour le remplacer, en particulier le cuivre, mais sans succès.

 

« Self-Repairable Polyurethane Networks by Atmospheric Carbon Dioxide and Water » Y. Yang et al., Angewandte Chemie Int. Ed. 2014Early View

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[Flash Info Chimie] #33 Le Seaborgium ne déroge pas à la règle…

Le Seaborgium, c’est un métal transactinoïde (c’est-à-dire plus lourd que les éléments de la série des actinides), un des éléments connus et caractérisés les plus lourds :

Seaborgium : masse atomique : 266, nombre de protons : 106

Seaborgium : masse atomique : 266, nombre de protons : 106

Cet élément est artificiel, c’est-à-dire obtenu uniquement en laboratoire, en bombardant du californium avec des ions oxygènes. La durée de vie de ses isotopes les plus stables n’excède pas deux minutes, ce qui en fait un élément qui n’a, a priori, qu’un intérêt théorique. En fait, d’après la notice Wikipédia qui le concerne, il est surtout connu pour la polémique qu’il a engendré lors de ses premières synthèses, les laboratoires et académies des sciences n’étant pas d’accord pour son nom…

Mais alors que la physique de ces éléments super lourds (plus précisemment la structure du noyau, et leurs propriétés radioactives) est assez connue, leur chimie l’est beaucoup moins : leur faible durée de vie rend difficile les étapes de synthèse, purification, puis caractérisation des produits.

Pourtant, il existe des outils de prédiction de la réactivité des éléments. Le plus simple, et le plus ancien, est la classification périodique, proposée par Mendeleiev en 1869. Elle est construite selon deux critières : en ligne, par nombre de proton croissant, et par colonne, par propriétés chimiques similaires. Depuis la première version, rien, ou presque, n’a changé à part l’ajout de nouveaux éléments découverts ultérieurement. Les propriétés chimiques étant liées  aux structures électroniques, on sait aujourd’hui que les éléments d’une même colonne ont des structures électroniques similaires.

Ceci dit, les cortèges d’électrons des éléments lourds sont perturbés par des effets relativistes, dont l’influence sur les propriétés chimiques est mal connue. Comme d’habitude, l’expérience est irremplaçable.

Dans un article paru dans la revue Science, J. Even et ses collaborateurs ont donc entrepris la synthèse et la caractérisation de complexes carbonylés de seaborgium, dans le but de comparer ceux-ci avec des complexes similaires connus

La performance expérimentale est intéressante, puisque cette synthèse ainsi que le travail de caractérisation a pu être réalisée en quelques secondes, avant que la totalité de l’élément n’ait disparu.

Ce qui est remarquable, surtout, c’est que les caractéristiques du complexe obtenu, l’hexacarbonyl-seaborgium (Sg(CO)6) sont en tout point similaires aux complexes carbonylés de tungstène (le W(CO)6 et de molybdène (Mo(CO)6).

seaborgium

Effets électroniques relativistes ou non, les prévisions du tableau de Mendeleiev restent tout à fait correctes, même 150 ans plus tard, sur des éléments qu’on ne pouvait même pas imaginer à l’époque…

« Synthesis and detection of a seaborgium carbonyl complex » J. Even et al. Science 2014, 345,1491

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Pilule du lendemain : les femmes en surpoids méritent mieux que du mépris

Ce titre un peu tape-à-l’œil est à l’image de ma stupéfaction et ma colère, en lisant l’avis motivé de l’Agence Européenne du Médicament, qui a conclut que le levonorgestrel (pilule du lendemain) et l’ullipristal (EllaOne, autre contraceptif d’urgence) était efficace, quelque soit le poids de la femme qui le prend. Reprenons depuis le début.

les contraceptions d’urgence

Il en existe trois disponibles en France :

  • Le DIU (on l’appelle aussi stérilet) au cuivre : à poser dans les 5 jours qui suivent un rapport sexuel non protégé, il est efficace à quasiment 100 %. Il est utilisé depuis 1930 dans ce cadre. Il nécessite tout de même la pose par un médecin ou sage-femme, et toutes les femmes ne sont pas prêtes à en porter un.
  • Le levonorgestrel : la fameuse « pilule du lendemain » (obtenu sans ordonnance) D’après les notices, il est efficace à 95 % dans les 24 premières heures, 85 % de 24 à 48h, et 58 % entre 48h et 72 h. Si de nombreux effets secondaires sont fréquents, ils sont sans gravité, et le nombre de réelles contre-indications est très faible. Ce médicament peut de plus être pris pendant l’allaitement et n’a pas de conséquence sur une grossesse déjà en cours. (pour des informations plus exhaustives, on peut consulter ce document)
  • L’Ullipristal Acetate : Commercialisé sous le nom EllaOne (et obtenu uniquement sur ordonnance), appelé aussi la « pilule du surlendemain ». Son efficacité est deux fois meilleure que celle du levonogestrel, et peut être prise jusqu’à 120 heures après le rapport non protégé. Les effets secondaires sont similaires au levonorgestrel, mais étant beaucoup plus récent, on manque de recul sur l’allaitement, ou les grossesses en cours. Il est donc préconisé en particulier l’interruption momentanée de 36h pour l’allaitement. [Il semblerait néanmoins que l’ullipristal passe dans le lait, mais dans des quantités plutôt faibles, puisqu’il s’agit d’un représentant de la famille des stéroïdes (comme le levonorgestrel d’ailleurs) on pourra lire ce document, en anglais], connus peu passer dans le lait, . (Pour des informations plus exhaustives, on peut consulter ce document (pdf)

Et cette histoire de poids alors ?

En 2011, paraît un article très intéressant dans la revue Contraception, intitulé :

Can we identify women at risk of pregnancy despite using emergency contraception? Data from randomized trials of ulipristal acetate and levonorgestrel

Ou en français (pardon pour les approximations) :

Peut-on identifier les femmes qui risquent de tomber enceintes malgré une contraception d’urgence ? Données tirées d’essais cliniques randomisés sur l’ulipristal et le levonorgestrel

Le poids, ou plutôt l’Indice de Masse Corporel (IMC) est apparu comme un paramètre particulièrement important sur le risque de grossesse malgré la prise de ces pilules. Très clairement, avec un excellent facteur p (qui montre la fiabilité statistique, voir wikipédia) (p<0,0001), le levonogestrel apparaît comme nettement moins efficace pour des Indice de Masse Corporelle (IMC) compris entre 25 et 30 (deux fois plus de risque de tomber enceinte), et inefficace pour un IMC au-delà de 30. L’efficacité de l’Ulipristal diminue aussi, mais seulement pour les personnes ayant un IMC supérieur à 30.

Cette relation entre l’efficacité des contraceptifs hormonaux et l’IMC n’est ni nouvelle, ni surprenante : dès les années 80, il avait été relevé qu’il y avait un plus grand nombre d’échec à la contraception hormonale chez les personnes en surpoids et obèse (on pourra lire par exemple cette revue de la littérature de J. Trussell (pdf) de 2009). Certes, il ne s’agissait pas de contraception d’urgence, mais les contraceptifs hormonaux ayant des structures chimiques et des activités biologiques similaires, il est logique de mettre en parallèle ces différentes situations.

D’un point de vue biologique et chimique, les contraceptifs hormonaux font partie de la famille des stéroïdes, qui sont des composés très solubles dans les graisses. Il est très probable qu’ils puissent se stocker facilement dans les tissus adipeux, et donc être moins disponibles. Un article de 2009 a ainsi montré (cet article (pdf)) que les concentrations atteintes en lévonorgestrel sont moindres chez les personnes obèses que celles d’IMC inférieurs à 25.

De façon générale, ce qui est important en science pharmaceutique, ce ne sont pas les doses « brutes » des médicaments, mais les concentrations en principe actif dans le corps du patient. Une personne de 100 kg aura besoin, a priori, d’une dose double par rapport à une personne de 50 kg, pour obtenir une concentration équivalente. Partant de ce principe, il est vrai un peu simpliste, le dosage d’un contraceptif ne peut pas être identique chez des femmes de poids très différents (on module bien la quantité de paracétamol en fonction du poids des enfants) ! Soit il y a un surdosage chez les femmes minces, soit il y a un sous-dosage chez les femmes en surpoids. Les auteurs de l’article de 2011 suggère à ce propos qu’il serait intéressant d’évaluer scientifiquement la prise d’une double dose pour les femmes en surpoids (ce qui est déjà le cas pour les personnes qui prennent d’autres médicaments susceptibles de diminuer l’efficacité de la contraception hormonale)…

Pourtant, aucune de ces conclusions n’a été retenue par l’Agence Européenne des Médicaments

Suite à la publication de cette étude, certains distributeurs de Levonorgestrel ont décidé de rajouter une précision sur la notice du médicament, précisant que l’efficacité était diminué chez les personnes en surpoids. Appelée à statuer sur l’intérêt, ou non, de cette précision, l’Agence Européenne des Médicaments a rendu son rapport fin juillet 2014. Le titre est sans appel :

Levonorgestrel and ulipristal remain suitable emergency contraceptives for all women, regardless of bodyweight

Le levonorgestrel et l’ulipristal reste une contraception d’urgence appropriées pour toutes les femmes, indépendamment de leur poids.

Ce rapport, qui tient sur deux pages, me paraît scientifiquement assez surréaliste : le rapport conclut que les données sont considérées comme insuffisantes ou trop limitées pour « conclure avec certitude que l’effet des contraceptifs d’urgence est diminuée chez les personnes en surpoids. » (traduction de l’auteur). Je ne comprends pas bien du tout ce besoin de certitude : des doutes sérieux sont émis, justifiés par des résultats statistiquement pertinents, mais cela ne suffit pas pour justifier un avertissement sur l’efficacité du médicament !!!

Mais d’ailleurs… Ces données ? Quelles données ?

Le rapport cite trois méta-analyses. Ou plutôt, « parle » de trois méta analyses, sans donner de références publiées ! Seuls les articles sur lesquels les meta-analyses se sont appuyés sont cités. Le soucis, c’est que ces articles ne portent pas directement sur l’influence de l’IMC sur l’efficacité des contraceptifs, même si les auteurs ont pu récupérer ces informations. Les chiffres avancés sont donc, en partie du moins, invérifiables, y compris en lisant les articles cités.

Sur ces 3 méta-analyses, de petites envergures, 2 concluent à la diminution de l’efficacité du levonorgestrel et de l’ulipristal. La troisième conclut en l’absence de diminution de l’efficacité.

En cherchant un peu, la première de ces méta-analyses correspond à l’article de 2011, dont le rapport ne fait référence, dont j’ai parlé plus haut. Mais je n’ai pas trouvé les deux autres méta analyses dans la littérature.

Par contre, en cherchant mieux, j’ai pu trouver ce document (pdf), publié en septembre 2014 : Efficacy of Emergency Contraception in Women over 75 kg, écrit par le « Northern Treatment Advisory Group » (organisation britannique d’information sur les traitements médicaux (leur site)). Ce document détaille les méta-analyses dont « parle » le rapport, pointe les insuffisances des données actuelles, mais préconise, lui, la communication de conseils supplémentaires aux patientes et aux prescripteurs. Je vous invite fortement à le consulter (en anglais).

Alors, que faut-il conclure ?

Plusieurs choses m’ont choqué dans ce rapport :

  • Les résultats présentés montrent qu’il y a, a minima, de sérieux doutes sur l’efficacité de ces contraceptifs d’urgence. Mais le rapport préconise la négation de ces doutes.
  • Alors que les doutes sont sérieux aucune demande d’études complémentaires n’est proposée.
  • Les résultats sont présentés de telle manière qu’ils en deviennent quasiment invérifiables.

Là où j’estime que cela ressemble purement et simplement à du mépris, c’est qu’il existe des alternatives à la prise de la pilule du lendemain. Ne pas changer les préconisations, alors que de sérieux doutes ne sont pas levés, consiste à considérer qu’il n’est pas important que la contraception d’urgence soit réellement efficace pour tous. (C’est d’ailleurs ce sur quoi insiste toutes les notices d’utilisation).

Sans être médecin, ni sage-femme, ni pharmacien, je pense qu’il est raisonnable, lorsqu’une femme en surpoids cherche une contraception d’urgence :

  • De lui donner les informations sur le manque de preuve d’efficacité de la pilule du lendemain si son IMC dépasse 25
  • De préconiser la pose d’un DIU, méthode la plus efficace (et de loin)
  • De préconiser, si le DIU n’est pas possible ou souhaité, la pilule EllaOne qui reste, de toute façon, bien plus efficace que le levonorgestrel.

Sans être expert en sciences pharmaceutiques, je pense qu’il est raisonnable, lorsqu’on lit un rapport aussi… surprenant, de remettre en question soit les compétences, soit la volonté de clarté du groupe d’expert qui s’est penché sur la question. Et puis de toute façon, elles n’avaient qu’à faire attention, ces grosses !! (Ont-ils l’air de dire…)

Principales références (les autres se trouvent en lien dans l’article) :

 

N.B. Si l’envie de lire ces publications vous prend, sachez, pour comprendre les valeurs d’efficacité données, que la probabilité pour une femme de tomber enceinte en prenant un placebo à la place d’une contraception d’urgence est d’environ 5,6 à 6 %. D’où l’inefficacité du levonorgestrel chez les personnes d’IMC supérieur à 30 dès une probabilité d’être enceinte de 5,8%…

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